Lara Croft : comment la femme-objet est devenue une icône féministe

Ce personnage créé à l’origine comme un concentré de tous les fantasmes masculins s’est métamorphosé en symbole de la libération des héroïnes de jeux vidéo. Lara Croft a connu plusieurs vies, et à l'occasion de la diffusion des 3 films sur myCANAL, voici son histoire.

Elle est l’héroïne de jeu vidéo la plus connue au monde, et de très loin. Depuis 23 ans, Lara Croft traîne une image de bimbo héritée de ses débuts. Avec ses mensurations inhumaines, elle a pendant longtemps eu un rôle ingrat dans les jeux Tomb Raider dont elle est la star. Depuis 2013, son personnage a connu une transformation physique et psychologique spectaculaire, pour lui donner un rôle plus en adéquation avec les bouleversements de notre époque. Mais en réalité, Lara Croft a toujours été en avance, et on va vous expliquer pourquoi.

Quand Sony lance sa première console de salon avec la PlayStation, il a besoin d’une mascotte, un équivalent à Mario ou Sonic pour être immédiatement identifiable. Et alors que nous sommes au début des années 1990 et que les personnages féminins sont quasiment inexistants dans le jeu vidéo, c’est une certaine Lara Croft qui va endosser ce rôle et dépasser toutes les attentes.

À l’origine, le personnage devait être un homme ressemblant fortement à Indiana Jones, mais Core Design (le studio responsable de Tomb Raider) abandonne ce clone sans aucune originalité pour faire le pari de l’audace et mettre en avant un personnage féminin. Son créateur s’appelle Toby Gard, et il la conçoit alors comme l’antithèse des personnages féminins stéréotypés.

Il s’inspire de la chanteuse Neneh Cherry et de l’actrice Salma Hayek, mais aussi du personnage de comic Tank Girl. Cette dernière référence va influencer la personnalité de Lara Croft : les développeurs décident que Lara Croft sera une vraie tête brûlée, mais pas seulement. Elle sera aussi anglaise, aristocrate, orpheline, et donc archéologue (un reste de l’inspiration Indiana Jones).

C’est un aspect que l’on oublie trop souvent quand on parle de la Lara Croft des débuts : son personnage ambivalent représentait quand même une révolution pour le jeu vidéo de l’époque. Pour la première fois, l’héroïne principale d’un blockbuster était seule à l’affiche, indépendante, savante, mais aussi déterminée et incarnant une certaine coolitude.

On l’a dit, c’est aussi une rebelle qui n’en fait qu’à sa tête, et elle n’a besoin de personne pour se défendre face aux nombreux dangers qu'elle rencontre. Contrairement à d’autres héroïnes, elle est émancipée des héros masculins. Et pour le dire simplement, elle dégage une impression de force et de puissance, et c’est un bouleversement pour les joueurs, et à plus forte raison pour les joueuses. Et ça tombe bien, c’est exactement ce que voulait son créateur.

Mais au moment de trancher l’apparence de l’héroïne, le contexte de l’époque reprend le dessus. Le jeu vidéo est alors un milieu outrageusement masculin et le physique de Lara Croft va en faire les frais. Lors du développement, la légende raconte que Toby Gard augmente involontairement la poitrine du personnage de 150%. Une erreur décisive : le studio apprécie les obus mammaires de l’héroïne et décide finalement de foncer tête baissée sur le créneau du sexy.

Lara Croft se retrouve donc non seulement avec une poitrine surdimensionnée, mais aussi avec une taille de guêpe, des fesses galbées et des lèvres pulpeuses. Les holsters de son short donnent l’impression qu’elle a des porte-jarretelles et elle pousse des petits cris absurdes quand elle réalise des mouvements ou des actions dans le jeu. Bref, Lara Croft est un fantasme ambulant pensé pour les joueurs de l’époque.

Mais aussi incroyable que cela puisse paraître, ce n’est pas dans les premiers Tomb Raider que l'exploitation de Lara Croft est la plus problématique. On peut même dire que son personnage y est plutôt "bien traité", si on fait abstraction de son apparence ridicule. Non, ce qui marquera le personnage pendant très longtemps, ce sont les campagnes marketing d’Eidos. Lara Croft est toujours sexualisée à outrance et transformée en une sorte de mannequin pour photos érotisantes. Pour la promotion de Tomb Raider III, elle pose en petite culotte dans un lit avec une légende qui indique « c’est encore meilleur la troisième fois… »

Avec la popularité grandissante de l’héroïne, les barrières cèdent les unes après les autres et les campagnes de publicité deviennent de plus en plus gênantes et éloignées du contenu des jeux. Comble de l’ironie : quand le mannequin qui incarne Lara Croft dans la réalité (Nell McAndrew) pose dénudée dans Playboy avec le logo de Tomb Raider sur la une, Eidos attaque le magazine en justice pour atteinte à l’image du personnage (et gagne).

Bien sûr, ce matraquage sexiste rentre bien dans la tête des joueurs de l’époque, et ces derniers commencent alors à créer des détournements pornos de Lara Croft, et une légende urbaine tenace fait croire à des millions de joueurs qu’un mystérieux cheat code permettrait de dénuder entièrement l’héroïne dans les jeux. C’est bien sûr faux, mais certains créent quand même des mods pour déshabiller le personnage. Une tradition qui perdure encore aujourd'hui sur les épisodes actuels, comme le montrent les tonnes de vidéos YouTube qui y sont consacrées.

Si cette fascination pour un personnage cubique difforme peut sembler stupide aujourd’hui, il faut se remettre dans le contexte d’il y a vingt ans. Lara Croft fait la une des journaux, elle se décline en une infinité de produits dérivés, Angelina Jolie l’incarne au cinéma, et on utilise même son image pour faire vendre à peu près tout et n’importe quoi dans des publicités. Autrement dit, c’est une star interplanétaire plus connue que beaucoup de personnalités réelles de l’époque.

Quand on atteint de tels sommets de popularité, la chute peut être rude. Et pour Lara Croft, elle le sera particulièrement. Après avoir été une icône des années 1990, elle débarque essorée dans la première moitié des années 2000 et se démode. La faute à plusieurs Tomb Raider médiocres, et peut-être aussi à une certaine lassitude et à un début d’évolution des mentalités du public. Dès 2004, Toby Gard est appelé à la rescousse par le studio Crystal Dynamics, qui a récupéré la franchise et qui a la lourde tâche de la sauver. Gard avait quitté Core Design après la sortie du premier Tomb Raider, rapidement exaspéré par l’emprise du marketing d’Eidos sur Lara Croft.

Grâce à son retour, la série retrouve sa crédibilité à défaut d’être révolutionnée. La trilogie Legend, Anniversary et Underworld est souvent oubliée aujourd’hui, mais elle marque le retour de Lara Croft et les premières timides évolutions dans le sens d’un physique moins inhumain (surtout dans Underworld). Malheureusement, cela ne suffit pas face à la concurrence : Lara Croft a engendré des copies, et c’est assez ironiquement qu’un clone masculin (Nathan Drake) va lui voler la vedette avec la série Uncharted sur PlayStation. Pour survivre, Lara Croft doit se réinventer, et c’est exactement ce qu’elle va faire.

Après une longue absence de cinq ans, l’héroïne fait son retour en 2013 dans un reboot où elle apparaît métamorphosée physiquement. Elle a enfin droit à un physique un peu plus réaliste et à des tenues moins absurdes pour une aventurière, mais ce n’est pas le seul changement. Cette Lara Croft est beaucoup plus jeune, elle n’a plus l’assurance des versions précédentes et doit véritablement lutter pour survivre.

L’histoire du jeu revient à ses origines, et son image de femme forte un peu robotique est transformée radicalement pour la rendre plus fragile et humaine, bien que toujours déterminée. En résumé, Lara Croft est maintenant une héroïne malmenée, et cette idée va aller tellement loin qu’elle va déclencher une énorme polémique.

Dans une scène, le jeu montre l’héroïne victime d’une agression sexuelle, ce qu’un développeur confirme dans une interview comme une tentative de viol. Face aux réactions, le studio dément rapidement, sans réellement parvenir à convaincre quiconque ayant vu le passage en question.

Quoi qu’il en soit, l’ambivalence du personnage est réactualisée : elle devient une femme victime, mais dans le même temps capable de tuer son agresseur pour s’en sortir. Lara Croft se retrouve une nouvelle fois associée malgré elle au sexisme voire à la culture du viol qui règne dans le milieu du jeu vidéo. Et la polémique repart de plus belle sur les réseaux sociaux, quand un journaliste du magazine Joystick écrit :

« Faire subir de tels supplices à l’une des figures les plus emblématiques du jeu vidéo, c’est tout simplement génial. Et si j’osais, je dirais même que c’est assez excitant. »

Malgré tout, le personnage a réussi sa transformation, et Lara Croft revient au premier plan. Deux suites dans la même veine (Rise et Shadow of the Tomb Raider) sont sorties depuis et ont plutôt été bien accueillies aussi. Signe incontestable de son évolution : on reproche aujourd’hui à son personnage d’être devenu une tueuse froide, un trait de caractère contradictoire avec sa personnalité et la manière dont elle est présentée en dehors des scènes d’action. On pourrait dire que sa violence est questionnée parce qu’elle est une femme, mais son équivalent masculin Nathan Drake souffre exactement du même problème dans Uncharted.

Au cinéma, la métamorphose de Lara Croft a été incarnée avec succès par Alicia Vikander dans une nouvelle adaptation sortie en 2018, meilleure que la vision « femme fatale » jouée par Angelina Jolie dans les années 2000. Une suite est d’ailleurs déjà prévue.

Aujourd’hui, Lara Croft se trouve à un nouveau tournant. Elle a acquis une respectabilité qui lui manquait il y a vingt ans et elle est célébrée comme l’une des icônes les plus importantes et influentes de l’histoire du jeu vidéo. Mais Lara Croft est tellement forte qu’elle a écrasé la concurrence et empêché d’autres personnages féminins d’émerger pendant longtemps. Ce n’est heureusement plus vrai, puisque les héroïnes se sont multipliées ces dernières années grâce à son exemple.

Mais aucune n’est aussi discutée que Lara Croft, dont l’ambivalence continue d’alimenter les débats entre les historiens du jeu vidéo. Qu’elle soit considérée comme un exemple d’émancipation ou d’objectivation des personnages féminins, elle est devenue une icône du jeu vidéo qui continuera de fasciner pendant encore longtemps. Pour le meilleur et pour le pire.

Les films de la saga Tomb Raider sont actuellement disponibles sur myCANAL. Plus d'infos en cliquant ici

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